SIP : Comment as-tu rencontré Amy Stephens? De quelle manière vos œuvres ont-elles établi un dialogue?

I.B. :Nous nous sommes rencontrées à Buenos Aires quand Amy y est venue en résidence. J’exposait à arteBA art-fair et Amy à la galerie UV. J’ai reconnu des affinités dans notre processus de travail et notre recherche sur les matériaux.

Les matériaux que vous utilisez sont pourtant différents. D’où vient ton idée de la peinture solidifiée?

J’y travaille depuis plus de 10 ans. J’ai toujours aimé l’idée de faire de la peinture, mais je ne l’ai pas exercée comme pratique.  J’ai trouvé une manière d’être en contact avec ce medium. J’ai commencé à expérimenter avec la tache qui se soulève et se détache du support pour fabriquer des sculptures. Pour moi, c’est toujours un moyen d’être en contact avec cette matière, son odeur, sa sensualité, mais en trois dimensions.

Toutes les deux, vous faites la transition de la 2D à la 3D. Toi à partir de la peinture qui se soulève, Amy par les éléments de l’image qui se transforment en lignes architecturales. Tu t’assumes en tant que sculpteur?

Oui

Et la peinture en volume t’a fondée en tant que sculpteur?

Oui, mais aussi le désir de peindre, sans le pouvoir. Il a fallu que je m’approprie cette matière picturale pour l’utiliser selon mes possibilités.

Tu as fait beaucoup de céramique aussi, deux des pièces ont d’ailleurs une base en céramique. Tu peux retracer l’histoire de ton travail avec ce médium?

J’ai pratiqué la céramique depuis l’enfance, j’ai fait des ateliers au lycée. Puis, j’ai travaillé presque exclusivement avec de la peinture solidifiée jusqu’au moment où je l’ai trouvée restrictive. Je me suis tournée à nouveau vers la céramique qui est si malléable. Je sens qu’elle a des possibilités infinies. Il y a quelque chose de très ancestral dans le modelage, de très corporel aussi. Ceci s’articule parfaitement avec le travail sur le corps que je poursuis en ce moment.

Ces trois bandes de peinture font référence à la peau?

Dans un premier moment, mon corps est impliqué dans le processus de fabrication. Étaler la peinture sur une surface plane est une action très physique et sensuelle qui me relie avec le côté physique du matériau. L’image produite par l’objet rappelle la peau ou la chair pendante. Cela pourrait faire penser à une boucherie, mais la sensation est très délicate, àla fois séduisante et brutale. Une référence subtile à la peau suspendue.

Tu travailles souvent avec la notion de poids: ce qui tombe, ce qui pend. Le poids est également présent dans les deux autres pièces, par leur forme…

J’utilise le poids pour exprimer une métaphore spirituelle. Selon la remarque d’un de mes professeurs «la gravité est ce qui conduit à la mort, ce qui nous ramène vers la terre en tant que corps». Mais dans ces œuvres se réalise un processus de transformation spirituelle… l’or surgit de l’argile.

Une transformation alchimique

Oui, en cherchant le contraste du brut et du précieux, du trash et du raffiné au même temps.

Je voulais rester dans la relation avec le corps et la gravité, la pièce rose a la même forme que la noire et or, mais quelle est sa relation avec le corps?

Elle fait partie d’une nouvelle série. La porcelaine qui est cachée à l’intérieur lui donne sa structure qui est couverte par des écailles de peinture formant une carnation, une chair dense. Le corps est là présent. Dans d’autres pièces de la série, le squelette en porcelaine se révèle d’avantage, restant toujours dans l’idée de la peau ou la chair recouvrant un corps plus dense.

Tu travailles l’idée d’un corps composé de plusieurs couches de matérialités différentes qui se dévoilent par un processus de transformation. Tes œuvres précédentes évoquaient des proliférations de micro-organismes ou des végétaux. Tu as fait un pas vers la corporéité humaine?

Je voulais sortir de la mimésis. Je ne veux pas imiter la croissance des plantes. En pensant aux corps, je ne pense pas qu’au corps humain. La chair peut être animale. Les fluides peuvent provenir d’une créature non humaine, ou tout simplement nous pouvons penser le corps dans une zone ambigüe entre l’humain et l’animal.

Tu as évoqué la juxtaposition du brut et du précieux par rapport à l’idée d’une identité latine insérée dans un contexte développé. Comment cette tension s’exprime-elle dans ton travail?

Je ne la cherche pas, elle se révèle. Je m’intéresse beaucoup à ce sujet depuis mon arrivée aux États-Unis. Je pense que ma fascination pour la préciosité vient du fait que l’on manque de clefs pour y accéder en Amérique latine. A Buenos Aires, par exemple, il y a une brutalité de la vie quotidienne et aussi une architecture qui réplique l’européenne, et les deux choses coexistent.

Cette opposition fait partie de ta recherche ou est-elle fonctionnelle à ta définition comme artiste dans un environnement international?

Je ne la cherche pas. Elle est présente, elle me définit.

Comment commences-tu une œuvre?

Je suis très axée sur l’expérimentation avec le matériel. Il y a une pensée sous-jacente, mais l’approche est très intuitive, la pensée discursive vient plus tard.

Tu avances à force d’essais et d’erreurs?

Oui. Je suis toujours en train d’essayer différentes choses, jusqu’à être convaincue. Ce temps intermédiaire est parfois pénible.

Quels sont tes projets?

Travailler à des pièces qui ont un liquide encapsulé combiné avec de la porcelaine. Et préparer pour septembre une exposition collective à Chicago, où je développe la relation entre le corps et l’architecture.

Voici les photos de l’ expo Assemblage #6: https://spaceinprogress.com/works/assemblage-6-le-degel/