SIP: Pour Assemblage#8 vous avez travaillé de façon conjointe avec Florencia Rodriguez Giles et Romain Sein à partir de Buenos Aires. Comment avez vous organisé cette collaboration ?

CH: Nous avons imaginé les lieux où nous serions ensemble et nous avons essayé de nous retrouver en rêve dans ces mêmes lieux. Nous avons fait le même exercice avec Romain tout en échangeant des idées à distance. A surgi l’idée d’un montage qui ne respecte ni la hauteur de point de vue d’un être humain ni une seule direction du regard. Nous voulions des œuvres vues dans l’espace de la galerie selon des distances et des directions très différentes.

Ce montage a un côté très aquatique. D’ailleurs, a phrase que vous avez prise comme mantra pour cette rencontre en rêve parle des poissons…

Florencia était en train de lire Exégèse de Philip K Dick. Elle a proposé cette phrase qui nous convenait (fish cannot carry guns). Le milieu aquatique est en connexion avec le monde des rêves, comme présence d’une réalité alternative. Sur notre planète, il y a deux grands mondes qui sont la terre et l’océan. Le ciel est plus difficile à habiter, les oiseaux doivent se poser à un moment ou à un autre. L’océan et la terre constituent deux grands royaumes. Notre jeux était de pouvoir être dans ces différentes dimensions en même temps.

Comment cette qualité se manifeste-t-elle dans ton travail ?

Les pièces que je montre ici naissent d’une série de dessins des cahiers personnels que je n’expose pas d’habitude mais que j’ai commencé à publier sur un compte Instagram. Peu après, je me suis mis à dessiner directement dans mon portable. Ce sont des dessins très linéaires, comme des diagrammes, des plans de couleur coupés avec des lignes et des pointillés. Leur aspect est très simple et constitue un terrain d’investigation. Pour les œuvres de cette expo, j’ai détaché mes dessins de la plateforme digitale pour expérimenter la matérialité de la ligne. Conceptuellement, une ligne n’a pas de matière, elle est comme le trait de coupe des ciseaux. L’esprit rejette sa matérialité. Mais dans ces pièces, des objets qui ne devraient pas avoir de matérialité deviennent très matériels. Les cadres par exemple, ils ressemblent à des éléments métalliques assemblés avec des boulons, mais en faux. Leur couleur est plus intense que celle de l’image et elle rentre en concurrence avec elle. Les semences sont dans le devant du châssis, tout est exposé et ramené vers l’avant de l’objet. C’est une peinture sans revers, sans inconscient.

Tu as déconstruit et exposé tous les composants d’une peinture…

Et presque tous avec la même hiérarchie, il n’y a pas l’un au service de l’autre, le cadre au service de la peinture, le châssis au service de la toile.

Tu fais aussi des sculptures en fer qui sont comme des dessins et qui explorent cette matérialité de la ligne.

Oui. En les faisant je pense aussi aux deux mondes ou deux réalités possibles. Pour moi, ces lignes représentent bien cette tension entre ces deux dimensions. Quand nous percevons une ligne, nous pouvons la comprendre comme ligne abstraite non matérielle, ou comme un pur parcours. En même temps, elle est dans la matière. Elle est un objet qui est devant nous dans un espace et un temps déterminés.
Je cherche les situations où l’on peut voir des éléments contraires en superposition. En tournant le regard nous pouvons passer de l’un à l’autre : de la matérialité de l’objet, à la trace du graphite sur le papier ou au parcours de la main.

Tu es attiré par les limites, entre le dessin et la sculpture, entre une peinture vue comme peinture ou comme un élément de plus composant un objet…

Oui, entre l’abstraction et le non abstrait, entre le schéma et le dessin. Je cherche des bords pour montrer des continuités. Ces limites ne sont pas étanches mais perméables, presque fictives. Ce sont des structures dont on a besoin pour établir une pensée et des constructions mentales. Je cherche les situations ou cette fiction se rend visible.

Ces œuvres sont un peu différentes de tes peintures précédentes, tu parles parfois d’un surréalisme post structuraliste, qu’est-ce que tu veux dire avec cette expression ?

C’est un jeu de mots, des fois je dis aussi «post fordien», ou «post freudien». J’aime bien penser le surréalisme non pas à partir de la psychanalyse et de l’idée d’inconscient mais en lien au chamanisme, que j’associe au post structuralisme, comme un parcours entre le réel et le non réel. J’aime bien jouer avec ces catégories, qui peuvent aussi être des catégories fermées, en cherchant à diluer ces limites.
En marchant dans la rue j’ai vu un petit panneau qui disait «occultisme». Je me suis imaginé en conversation avec quelqu’un de très rationnel qui serait devenu furieux du fait même que ceci existe. Il aurait justifié l’existence de l’occultisme par l’ignorance humaine. Dans ce dialogue imaginaire, je lui aurais dit que ces forces occultes sont directement constituées par l’ignorance humaine, et qu’en tant que telles, elles sont une force motrice. Donc, on pourrait commencer à étudier l’occultisme comme quelque chose de très réel en lien à la puissance de l’ignorance humaine. Attention, ce n’est pas que je pense cela de l’occultisme, c’est un exemple de l’idée de brouiller les limites entre catégories, pour voir de l’autre côté du mur qui les sépare. Comprendre que le mur est une construction du langage qui répond à des causes politiques, sociales, etc. Le mur est langage, ce qui est de chaque côté du mur aussi. Tout cela constitue la réalité, mais une autre réalité existe aussi en dehors de cela.
Il y a une idée de Deleuze qui a été révélatrice pour moi : c’est vrai que le monde et le langage sont la même chose, mais il est insensé de penser qu’il n’y a rien au delà du langage. Il y a ce qui est en dehors du langage et qui est infini, et qui pousse le langage pour, en le transformant, nous permettre d’expérimenter des nouvelles réalités.

Le traitement des «cadres» de tes objets me rappellent la dernière œuvre que tu as montrée à Buenos Aires, une moissonneuse moulée et reconstituée partiellement dans l’espace de la galerie Ruth Benzacar.

«Campesina roja», le titre est en référence à Malevitch.

Il y a un traitement de la matière assez brut, primaire, comme une évidence de la force que la matière effectue, comme une force de travail.

L’idée de force et de travail sont récurrentes dans mon œuvre. La moissonneuse est un outil de travail. J’ai fait aussi une grand sculpture qui était une main droite, je l’avais pensée en lien à la main qui dessine, qui produit.
Le travail qui fait ces pièces est un travail fictif, dans ces cadres; les boulons sont superflus, ils exacerbent l’idée du travail. Les clous qui fixent la toile rendent évident le travail de soutien de la peinture au châssis, du châssis au cadre, du cadre au mur, etc. C’est une façon de casser les limites et de créer des continuités qui vont de ce qui est peint au mur qui soutient, et de là à l’architecture, à la ville.

Il y a une autre œuvre qui met en évidence ce lien du dessin et du travail. Tu as installé au plafond une photographie d’un dessin, où on voit non seulement le papier et le crayon mais la caméra.

Il y a l’appareil photo comme outil secret ou retour invisible du regard. Le dessin est fait sur le livre «Mille plateaux» de Deleuze, mais dans sa version en anglais, que j’ai lue pendant mes études aux Etats Unis. C’est une réflexion sur le dessin comme matériau et sur la matérialité de la ligne.
Mon travail avance par bonds, et dans les œuvres que j’ai présentées ici, je sens une synthèse effectuée. On ne sent pas le labeur comme ajout de valeur et cela me plait.

Quels sont tes prochains projets ?

Je travaille sur un livre, non «sur» mon travail mais «en dedans» de mon travail. Il inclut des œuvres précédentes mais il n’est pas chronologique et implique une narration qui n’est pas une monographie traditionnelle.
J’ai aussi deux commandes publiques pour des œuvres dans l’espace public, une qui sera fixe dans le quartier de La Boca et une autre itinérante.

Voici les photos de l’exposition Assemblage #7: https://spaceinprogress.com/works/assemblage-7-tous-les-poissons-sont-pacifistes/