SIP : Pour Assemblage#7 tu montres une série de dessins et une vidéo.

RS : La vidéo, c’est le projet le plus ancien, il a existé avant les dessins. En 2016, j’ai été invité à San Miguel de Allende, Mexico, pour une exposition de mes dessins. Un peu avant, j’avais été en Californie, et je me suis dit que je voulais tourner des images dans ces deux endroits. J’avais une idée assez claire de ce que je voulais faire: un parcours dans le Jardin Botanique des cactacées que je ne connaissais pas encore mais dont on m’avait beaucoup parlé.

Je voulais un lieu désertique mais quand même habité. Ce jardin plein de cactus était parfait. Je voulais transformer les images de nature. Pour cela j’ai filmé en séparant certains plans en deux, en filmant séparément la partie gauche et la droite, en vue de pouvoir réaliser des effets en post-production.

Au retour de ce voyage je me suis trouvé avec plusieurs gigas de rushes que j’ai d’abord laissés de coté. Dans un premier temps, je voulais faire un film très long avec une accélération progressive de plans. Finalement, j’ai décidé de faire trois boucles similaires avec des transformations successives.

Petit à petit, une évidence s’est imposée à moi: chaque boucle avait une intention particulière. Il me fallait des transformations effectuées avec des effets spéciaux qui ne soient pas trop compliqués et qui restent dans le domaine d’une étrangeté réaliste. Je ne voulais pas une vidéo qui sur-joue l’effet, je voulais rester dans une vision fausse certes, mais pas directement identifiable. Je voulais aussi qu’elle soit vue comme une miniature, de la taille d’un aquarium.

L’ambiance de cette expo était un peu aquatique, la phrase qui vous a servis de point de départ pour rêver ensemble, parle des poissons. Tu n’as pas joué la carte de l’eau, mais presque son opposée, en évoquant les rêves faits dans une ambiance de chaleur et d’été.

Pour moi, cette vidéo correspondait parfaitement à l’état de rêverie. Je l’ai mise dans un petit écran de la taille d’un aquarium qui entrerait bien dans l’espace de la galerie. Il est comme une boite, comme un vivarium à lézards.

Je voulais donner à voir un lieu inhabité en apparence, qui s’anime en forme de ritournelle à partir des effets de déformation comme dans l’hallucination de la drogue, du peyotl, qui nous mette en contact avec une nature qui vit et qui vibre. Je cherche à reproduire l’activation des sens au regard de la nature propre des états hallucinatoires. Ce sont les petits détails qui bougent qui font glisser la vidéo entre le monde réel et l’hallucination.

Mais c’est une hallucination qui prend assise sur les images du réel.

Oui. Tout d’un coup il y a une étrangeté qui apparaît. Pour construire le fond de l’image, j’ai eu recours aux prises de vue directes de la nature et pour les effets j’ai travaillé avec un semblant de réalisme.

Les dessins participent du même esprit?

J’ai voulu travailler avec une technique de trames autocollantes qui s’utilise dans l’univers des mangas. J’avais commencé à expérimenter avec ces trames pour les dessins de mes deux expos précédentes. Il faut les travailler par découpe, presque comme un système de pochoir. Cela m’oblige à penser différemment en mode de soustraction-ajout. C’était intéressant de travailler les images des rêves de cette façon, en donnant de l’importance aux éléments manquants. Je trouve aussi des similitudes entre ce système de collage et le montage de la vidéo.

Je voulais travailler sur mes rêves de l’été. J’ai pensé à Tenerife, un endroit où je vais parfois faire du surf. C’est un lieu volcanique étrange qui ressemble à une autre planète. Il n’est pas réconfortant,  ce n’est pas la même chose de tomber sur un banc de sable ou de chuter sur la roche volcanique. Je l’ai cauchemardé. J’avais rêvé que j’avais perdu mon matériel.
J’ai commencé à travailler là dessus à partir d’éléments symboliques, des éléments isolés de la nature qui deviennent des petits personnages. Les palmes sont comme deux petits fantômes.

Dans la vidéo, les cactus aussi s’animent et deviennent des personnages, il leur arrive des choses, ils suintent, ils respirent…

Oui, ce sont des objets animés. Le jardin est animé, les silhouettes des cactus ressemblent à des animaux. J’ai transformé certains pour que leur silhouette ressemble à un lapin.

Cette animation de l’objet qui devient un protagoniste, fait référence au langage du manga ou à une croyance animiste de la nature?

J’ai découvert tardivement à quel point les concepts du manga ont leur source philosophique. C’est une personnification des éléments de la nature propre à la culture animiste japonaise. Tout a un esprit et les objets naturels peuvent communiquer avec les humains à travers cette personnification. Ce n’est pas pour moi un sujet d’étude, mais ça imprègne mon travail, même si c’est par accident.  Le sens apparaît souvent à partir de la manipulation propre au dessin.

Je n’ai pas vraiment de pratique d’atelier, je travaille par stockage d’idées que je vais chercher au moment où je me dispose à la pratique. J’accumule des petites frustrations, dans lesquelles je vais puiser à ce moment là. Elles sont faites de désirs simples, comme celui d’être à la mer en été. Il y a une grande part de désir dans mon travail, je vais chercher la motivation en jouant sur la frustration.

Quels sont tes prochains projets ?

Je vais partir faire un workshop en Argentine par rapport à une pièce en réalité virtuelle que j’ai faite au CNES (Centre Nationale d’Etudes Spatiales). Et je continue des projets en dessin et en vidéo.

Voici les photos de l’exposition Assemblage #7: https://spaceinprogress.com/works/assemblage-7-tous-les-poissons-sont-pacifistes/