SIP: Les deux œuvres que tu présentes à Assemblage #8 entretiennent, chacune à sa façon : l’une est sonore et l’autre non…

CCP:La sculpture est un dispositif sonore qui a été pensé pour diffuser un paysage que j’ai composé. C’est un système d’écoute. Les matériaux utilisés, comme les cônes en résine ou les tubes en cuivre, viennent jouer avec le son diffusé par les cinq haut parleurs. La deuxième pièce que je présente est une série de dessins gravés sur des plaques en cuivre. Ce sont des machines hybrides qui évoquent le son par leur forme.

La sculpture émet et diffuse donc des sons et les cuivres gravés évoquent le son par la forme de l’instrument qui est représenté. Pour la série de gravures sur cuivre, as-tu composé ses images avec des schémas de pièces mécaniques ?

J’ai collecté des dessins de moteurs de voiture et je les ai assemblés en collages pour créer des instruments hybrides, nouveaux. Ce sont des images d’objets qui par leur forme évoquent le son. J’aime l’idée que les gens en les regardant puissent imaginer la sonorité de ces machines sonores.

Et tu as respecté les différents éléments qui sont nécessaires à fabriquer le son… Par exemple, on reconnaît le pavillon qui l’amplifie..

Dans chaque objet, il y a une sorte de caisse de résonance, des tubes par lesquels les sons pourraient  circuler, ainsi que des pavillons pour l’amplification acoustique.

Ce sont des plaques de cuivre gravées qui ne vont pas être imprimées…

Elles ne sont pas destinées à être imprimées. Avec le temps, le dessin s’oxyde, il devient vert, créant par dessus, un autre dessin. J’ai voulu utiliser le cuivre qui rappelle les instruments de musique.  Dans mon autre pièce, la sculpture, il y a aussi l’idée du tube en cuivre comme élément de circulation.

Comment caractérises-tu ta deuxième pièce? C’est une sculpture? une installation?

C’est un système d’écoute, de diffusion.

Il a une forme particulière, ce n’est pas juste un dispositif sonore. Est-ce pour cela que tu dis que c’est un objet hybride?

Oui, je me suis inspiré des sirènes qui diffusent des sons dans l’espace public à destination de toute une population. Je reprends les codes de ce type de diffusion sonore. Je suis toujours à la recherche d’objets qui peuvent évoquer le son par leur forme afin d’expérimenter avec eux. Et je suis en constante recherche de nouvelles sonorités.Dans ce cas précis, j’ai moulé des abats jours qui font office de pavillons et donc d’amplificateurs.
Par la façon d’émettre de la bande son tu fais référence aux sirènes, à la ville…

Cette pièce a un système de cinq haut parleurs qui diffusent une composition. Je ne rajoute pas d’effets sur mes montages sonores. Ce sont les matériaux qui viennent agir sur le son, par exemple en faisant craquer la résine. Il y a une «physicalité» du son qui interagit avec les matériaux choisis. Ainsi, plusieurs couches sonores viennent se superposer.

Quand tu parles d’espace public, devons-nous sous-entendre une institution, un état, qui diffuse vers une population, donc un pouvoir pris sur l’espace sonore d’une ville?

Je pense aux sirènes qui diffusent des messages, ou qui alertent du danger. En voyage en Inde, j’ai été marquée par les sirènes qui diffusaient les prières dans la ville. Je trouve beau que le son puisse être diffusé dans toutes les directions pour que tout le monde puisse l’entendre.

Tu te réfères aux hauts-parleurs, pas seulement au son des sirènes d’alerte…

Oui, le haut-parleur sous toutes ces formes. Ici, j’ai utilisé des hauts-parleurs en leur ajoutant un pavillon qui amplifie le son. Dans d’autres pièces, je fabrique mes propres systèmes de diffusion.

Parallèlement à cette recherche acoustique comment as-tu travaillé la bande son qui est émise ?

Je fais en permanence beaucoup d’enregistrements. Je me balade souvent dans la ville pour enregistrer. J’ai des banques de sons sur mon ordinateur. Ici, j’ai voulu recréer un paysage sonore avec des sons électroniques qui composent une ambiance, une nappe sonore qui évolue petit à petit.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler le lien entre le son et la forme ?

Aux Beaux Arts, j’ai commencé à m’intéresser au son en faisant ceux de mes vidéos. Petit à petit, avec les cours de son et par mes visites fréquentes au studio son, j’ai commencé à expérimenter, chercher, tester des choses, démonter des hauts-parleurs, fabriquer mes propres micros, etc… C’est en expérimentant avec les matériaux que j’ai commencé à faire des sculptures sonores, à être attentive aux sons qui nous entourent. J’ai commencé à les enregistrer, les mémoriser et à fabriquer des instruments afin de recréer ces sons entendus.

Tu as découvert d’abord le son d’une façon immatérielle et dans un deuxième temps tu as voulu faire un pas vers la matière.

Vers la sculpture, pour avoir deux lectures. Pour voir comment créer des décalages entre la forme et le son ? comment ils dialoguent entre eux?

Il y a là un point important de ton travail : ce n’est pas juste le son, ce n’est pas juste la forme, c’est ce qui se passe entre l’un et l’autre et entre nous et l’espace sonore. Voir comment une forme crée un son ou un son modifie la perception d’une forme…

Il y a dialogue permanent entre les deux. Il m’est arrivé de faire des pièces simplement sonores mais il y avait toujours un point d’attache visuel, par exemple, des sons diffusés à partir d’une terrasse, ou le point d’ancrage était le paysage.

D’où vient ton envie d’expérimenter dans ce domaine ?

À chaque fois que je suis partie en voyage j’ai eu envie de faire une pièce sonore. Je suis allée en échange au Canada, dans une université où il y avait un gros studio son. C’est là que mon travail sonore s’est précisé. Durant mon voyage en Inde j’ai fait beaucoup d’enregistrements. Plus tard, une sculpture est née de cette démarche.

Comme un portrait du lieu ?

Comme une façon de renfermer le souvenir du voyage. J’ai enfermé les sons enregistrés là-bas dans des jarres en verre. Le verre transforme le son qui devient cristallin, on ne le distingue plus complètement. C’est une phase de la mémoire, une façon de se souvenir des choses, une manière d’enfermer un souvenir dans une bouteille. J’ai fait cette année une résidence en Colombie, c’est un pays très riche en sons et musiques. J’ai pu continuer mes recherches sonores la-bas et organiser un festival sonore expérimental.

Dans ces pays, il y a des langues différentes. As-tu déjà incorporé le langage parlé dans tes pièces ?

Dans certaines pièces, on entend des voix. Récemment, j’ai fait une expo a Berlin et j’ai travaillé en collaboration avec une des artistes que j’avais rencontrée en Colombie. Nous avons fait une pièce ensemble où nous avons incorporé des voix. Mais en général,  c’est un travail plus abstrait sur la «physicalité» du son.

Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

Sur d’autres sculptures : un instrument avec des moulages de narguilés. Je fabrique un système à l’intérieur qui envoie de l’air pour les faire chanter.

Voici les photos de l’exposition Assemblage #8: https://spaceinprogress.com/works/assemblage-8-resistances-acoustiques/